Entretien avec M. Andrew MacMillan,
Directeur de la Division des opérations de terrain de la FAO
Dans cet entretien, M. Andrew MacMillan, Directeur de la Division des opérations de terrain de la FAO,
parle des leçons apprises de la grande Initiative brésilienne contre la faim, « Fome Zero».
Le monde produit déjà assez de nourriture pour nourrir tous ses habitants et il existe
également un savoir-faire technique pour améliorer la nutrition et augmenter l'accès à la nourriture.
Quel est l'élément manquant pour atteindre la sécurité alimentaire?
Au cours des célébrations du 60ème anniversaire de la FAO, tant le Directeur général que le Président
Lula ont cité des extraits du document intitulé « Le travail de la FAO », qui avait été préparé il y a
60 ans pour la première Conférence de la FAO par une équipe dirigée par le Dr Frank McDougall.
Le Président Lula a choisi de se référer à la "vision du paradis… comme un endroit où la nourriture était
abondante et où les désirs (carestía) étaient comblés", et à la vision de nos fondateurs que ce paradis
sur terre pourrait se réaliser.
Ceci résume ce que pensent bon nombre d'entre nous, personnes concernées par la sécurité alimentaire: il
est parfaitement possible, si la volonté politique est présente, d'éradiquer la faim dans le monde à
court terme. Malheureusement, tant dans les pays développés que dans ceux en voie de développement, les
principaux efforts sont souvent alloués à des discussions sans fin – ateliers de travail, conférences,
documents universitaires - sur la manière de se débarrasser de la faim, plutôt que dans l'action décisive
à une échelle qui prolongera et enrichira les vies des gens. La recherche de solutions "parfaites" ne
finira jamais. Elle retarde simplement l'action. En attendant les gens meurent.
Le monde semble malheureusement toujours s’intéresser aux problèmes de la faim seulement quand elle
devient si extrême que les gens sont sur le point d'affronter une famine, et que les images télévisées
d'enfants émaciés dérangent temporairement l'autosatisfaction de ceux qui apprécient leur confort de vie.
Naturellement, il doit y avoir une réponse humanitaire adéquate aux situations de faim aiguë. C'est,
cependant, l'existence continue et à une vaste échelle d’une faim chronique que le Brésilien Josué de
Castro, Président du Conseil de la FAO de 1951 à 1955, a décrit de façon si claire dans son travail.
Cette malnutrition chronique rend un grand nombre de personnes particulièrement vulnérables quand des
chocs, tels que des sécheresses, des inondations ou des effondrements des prix, les frappent.
La faim chronique est un tueur: un tueur lent. Elle expose des personnes à la faiblesse et à la maladie.
Elle leur vole les opportunités de la vie et mine leur amour-propre. Elle perpétue la pauvreté et
maintient à distance la croissance économique. Son existence viole le plus fondamental des droits de
l'Homme, le droit à une nourriture adéquate. Un échec de la réponse au problème de la faim chronique
lorsque les moyens nécessaires sont disponibles – et ils le sont – constitue, pour le dire très
brutalement, un assassinat à grande échelle. De nombreuses personnes frissonnent à l'utilisation de tels
mots, mais, en raison de la négligence, un humain sur 8 mourra de nombreuses années avant l’age auquel il
le devrait, et souvent très jeune, simplement parce que nous ne nous sommes pas assurés qu'il a assez à
manger". L'absurdité est que, dans le même temps, presque autant d'humains raccourcissent leurs propres
vies par excès de nourriture – une sorte de suicide en masse.
Quelles sont les étapes que d'autres pays pourraient suivre pour réaliser des actions délibérées,
à grande échelle, contre la faim ?
Le Brésil est un bon exemple de ce que les pays doivent faire pour lutter contre la faim. Le Président
Lula a résolu la plus grande part du problème avec le lancement du Programme Zéro faim (Programa Fome Zero)
en janvier 2003. Il était fidèle à la vision des fondateurs de la FAO et à la pensée à Josué de Castro qui
voyaient l'éradication de la faim en tête des priorités pour la nouvelle FAO. Le Président Lula a
considéré aussi que se débarrasser de la faim était la priorité numéro un pour son nouveau gouvernement.
Dans une perspective internationale, le Programme Zéro faim offre six leçons dont d'autres pays
pourraient s’inspirer.
Premièrement et principalement,
l'importance de la volonté politique de l'équipe dirigeante.
Par le biais de Fome Zero, le Président d'un très grand et admiré pays en voie de développement a mis
l'élimination de la faim au sommet de sa liste de priorités : il a été passionné par le sujet et il s'est
en tenu fermement à cet objectif. Ce faisant, il a défié la pensée conventionnelle qui affirme que la faim
disparaîtra grâce à la croissance économique et à la réduction conséquente de la pauvreté.
En second lieu,
le besoin d'audace. L’objectif de Fome Zero est absolu car il s'agit
d'un engagement à débarrasser le Brésil de la faim dans une période de quatre ans. Il n'y a rien de mieux
qu'un objectif ambitieux et sans compromission pour stimuler les gens à l'action à grande échelle. Cela
force les responsables à travailler en vue de l'objectif et à mettre en place toutes les mesures requises
pour l'atteindre, plutôt qu'à adopter une approche plus conventionnelle consistant à renforcer ce qui
fonctionne déjà – la réaction du fonctionnaire étant de citer un catalogue des contraintes et des risques,
et d'avancer point par point. Un objectif ambitieux peut augmenter grandement les espoirs – comme c'était
le cas - et il y a un risque élevé qu'il ne soit pas possible d'obtenir un succès à 100% dans le temps
imparti, mais il est préférable de prendre ce risque plutôt que de prévoir des objectifs inférieurs.
Il n'y a aucun moyen par lequel on puisse produire le même sentiment d'urgence – quand les gouvernements
sont confrontés à tant de tâches immédiates – en visant un objectif de "réduction de moitié" à réaliser
en 15 ou 20 ans (tel que l’objectif du Sommet mondial de l'alimentation). C'est seulement maintenant que
les gouvernements voient qu'il leur reste seulement 10 ans, qu'ils commencent à prendre au sérieux les
Objectifs du millénaire pour le développement.
Troisièmement,
la nécessité d'engager l'ensemble de la société. Dès le début, le Brésil
a considéré l'éradication de la faim comme un but véritablement national, et non une affaire laissée
seulement au gouvernement. Je me rappelle le dessin conçu par Frei Betto qui représentait Lula donnant un
coup de pied dans un ballon de football sur la première page tandis que la deuxième page montrait
l'atterrissage sur un terrain plein de Brésiliens, avec la légende "maintenant la balle est dans votre
camp". Le "mutirão" a mobilisé une énorme réponse populaire, et l'éradication de la faim est immédiatement
devenue une question de fierté nationale. La création du Conseil national pour l’alimentation et la
sécurité alimentaire, le CONSEA, qui rassemble tous les acteurs principaux, a fourni le mécanisme
institutionnel formel pour la participation de tous dans le Programme – et le maintien de la pression sur
le gouvernement pour qu'il remplisse ses objectifs. Le CONSEA a contribué au projet de loi sur
l’alimentation et la sécurité alimentaire, basé sur les Directives volontaires du droit à la nourriture,
présenté à l'Assemblée nationale.
Quatrièmement,
les avantages de s'occuper des différentes catégories des personnes souffrant de
la faim par des programmes ciblés simultanés. Fome Zero a été conçu pour satisfaire les besoins
particuliers de toutes les catégories des personnes souffrant de la faim et de la malnutrition chroniques
ou aiguës avec un large éventail de différentes mesures ciblées. Il s'occupe tant des dimensions de
l'insécurité alimentaire liées à la production qu'à l'accessibilité, et essaye de relier les deux –
par exemple par le biais de rations de lait supplémentaires fournies par la production locale de pauvres
familles. De cette façon il a mis en pratique l'approche à deux niveaux pour réduire la faim, proposée
par la FAO, mais toujours en attente auprès de beaucoup de gouvernements. Le fait que les trois ministres
du Développement social, du Développement agraire et de l'Enseignement) jouent chacun autour de la table
un rôle important dans la réduction de la faim témoigne du dynamisme du Programme.
Cinquièmement,
combiner une action immédiate à grande échelle avec des apprentissages et des
rectifications itératives. Fome Zero implique des risques énormes de par son ambition absolue,
mais en même temps il était possible d'apprendre rapidement de sa propre expérience: l'idéalisme avec
lequel le programme a été lancé – se concentrant fortement sur des réponses aux causes structurelles ou
d'exclusion sociale de la faim – a mené au pragmatisme. Après une année, l'accent est passé de la
modification des rapports complexes de dépendance entre les pauvres et les puissants dans les zones
rurales à l'assurance qu'un très grand nombre de familles pauvres, la plupart du temps dans les villes,
avaient assez à manger. C'est seulement de cette manière – et sans imposer trop de conditions –
que l'on pourra se rapprocher de l'objectif du Président. Cela signifie qu'il reste beaucoup de
changements structurels – et culturels - nécessaires si le programme veut supprimer la faim de manière
permanente, mais ceci, de par sa nature profonde, prendra plus de 4 ans. Déjà, il est bon de voir dans
le dernier budget que les composants "structurels" – réforme agraire, soutien des petits agriculteurs,
achats des productions des petits agriculteurs – du programme vont se développer plus rapidement l'année
prochaine que les composants sociaux.
Quels sont les enjeux principaux du programme Fome Zero ?
Je crois que Fome Zero illustre que, quand la volonté politique est présente, les questions de conception
et de mise en œuvre d'un programme anti-faim à grande échelle
sont essentiellement institutionnelles
plutôt que techniques. Les programmes sont complexes et nécessitent de très bons dispositifs de gestion
– mettant sur pied des registres précis de bénéficiaires qualifiés, s'assurant que le programme vise
avec succès ceux qui sont vraiment dans la nécessité, contrôlant la performance, examinant des résultats.
Ce que je réclame, c'est que la contribution internationale de Fome Zero soit un exemple applicable au
reste du monde. Je suis confiant dans le fait que, quand on aura pris conscience des résultats, cela
prouvera aux autres qu'il est vraiment possible de réduire très rapidement l'incidence de la faim, et que,
quand les gens sont convenablement alimentés, cela permet non seulement de respecter les droits de l'Homme,
mais cela génère également des bénéfices économiques. Si on peut répondre à ces demandes, et si elles
peuvent être combinées avec la gestion visionnaire que le Président Lula, ainsi que les dirigeants de la
France, du Chili, de l'Espagne et d'autres pays, offre déjà internationalement dans le combat contre la
faim, la vision de Josué de Castro d'un monde libéré de la faim peut rapidement devenir réalité.
Programme Fome Zero
Le Programme Fome Zero du Brésil a été lancé par le Président Lula en 2003 comme une politique
publique pour éradiquer la faim et l'exclusion sociale dans ce pays. Le Programme Fome Zero a deux
stratégies parallèles pour combattre la faim au Brésil, semblable à l'Approche à deux niveaux
favorisée par le FAO: à court terme il a donné des réponses d'urgence pour fournir en nourriture
les personnes souffrant de la faim et à long terme il vise à améliorer la formation professionnelle,
à réduire la pauvreté et à stimuler la production de nourriture.
Le Programme est développé en partenariat avec l'Etat et les autorités municipales. Les membres de
la société civile se réunissent au sein du Conseil national pour l’alimentation et la sécurité
alimentaire (CONSEA en Portugais) qui a un caractère consultatif et sert de mécanisme pour garantir
l'interaction entre la société civile et le gouvernement.
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Pour plus d'informations sur le Programme Fome Zero, veuillez visitez leur site Internet à l'adresse
http://www.fomezero.gov.br.
Les avis exprimés dans cet entretien n'impliquent aucune prise de position de la part du Réseau du Système des Nations Unies sur le développement rural et la sécurité alimentaire ni de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture.